Le marché européen de l’électricité est présenté par certains comme obsolète et par d'autres comme à l'origine d’une augmentation des prix pour les consommateurs. Toutefois, la crise de l'énergie de 2022 a montré les avantages d'un marché interconnecté pour garantir l'approvisionnement en électricité dans les États membres. La réforme de 2024 permet de renforcer la sécurité de l'approvisionnement et de viser des objectifs de décarbonation à long terme.
Comment fonctionne le marché européen de l’électricité ?
Il convient de distinguer deux catégories d’acteurs et deux niveaux marchés. D’une part, les producteurs d’électricité sont chargés de la production au moyen de différentes technologies (renouvelables, nucléaire, thermique, i.e. le gaz ou le charbon). D’autre part, les fournisseurs d’électricité ont pour mission d’assurer l’approvisionnement des consommateurs finaux en leur proposant différentes offres commerciales. Les producteurs et fournisseurs se rencontrent sur le marché de gros, où les seconds achètent aux premiers. Le consommateur final intervient sur un autre marché, le marché de détail, via un contrat avec un fournisseur. Lorsqu’on évoque le marché européen de l’électricité, la référence porte souvent sur le marché de gros, sur lequel l’intégration européenne est importante.
La fixation des prix dans le marché de gros de l’électricité
La fixation du prix de l’électricité sur le marché de gros comporte certaines particularités et complexités :
- Le système électrique repose sur un équilibre permanent entre l’offre et la demande, afin d’éviter à la fois des risques de pénurie, et des situations de surproduction qui entraînent des mesures d’écrêtement. Or le stockage de l’électricité est particulièrement complexe, car contrairement au pétrole ou au gaz, l’électricité est un flux et son stockage à grande échelle se montre couteux. La production doit donc s’ajuster en permanence à la demande, laquelle varie fortement selon les heures de la journée : elle n’est pas la même à 20 heures, lorsque les ménages sont chez eux et à 14 heures lorsqu’ils sont sur leur lieu de travail. Le prix de l’électricité est affecté par ces fluctuations.
- Des contrats à long terme et le marché spot ou de court terme. Il existe différents marchés d’achat de l’électricité. Les contrats à long terme permettent aux fournisseurs d’anticiper l’approvisionnement de leurs clients mais également aux clients de bénéficier de prix garantis sur le long-terme. Les marchés de court terme permettent d’ajuster cet approvisionnement en fonction de l’augmentation ou la baisse des besoins (météo, événements spécifiques tels que la non-disponibilité d’une centrale, ou les écarts de consommation par rapport aux prévisions…).
- Actuellement, la méthode de fixation des prix sur le marché « spot » ou marché de court terme repose sur le principe du « merit order » : les moyens sont classés par coût marginal croissant (coût de production d’une unité supplémentaire). Les centrales les moins chères sont mobilisées en priorité pour couvrir la demande, puis les suivantes selon leurs coûts. En règle générale, on appelle les énergies renouvelables, puis les centrales nucléaires puis les centrales thermiques. Une fois la demande satisfaite, tout le monde obtient le prix du dernier producteur auprès duquel l'électricité a été achetée. Les sources d'énergie renouvelable sont toujours les moins chères grâce à leur faible coût marginal. À contrario, les coûts marginaux élevés des centrales thermiques (au gaz en France) entraînent une augmentation des prix de l’électricité lorsqu’elles sont mobilisées pour couvrir l’entièreté de la demande.
Un marché de l’électricité interconnecté
Les interconnexions sont des liaisons électriques à haute tension, incluant câbles et équipements de régulation, qui permettent aux États membres de l’Union européenne d’échanger de l’électricité. L’Europe compte aujourd’hui environ 420 interconnexions, représentant 305 000 kilomètres de lignes. Comme l’électricité ne peut pas être stockée à grande échelle, ces liaisons jouent un rôle essentiel : elles permettent à un pays de vendre son surplus lorsqu’il produit plus qu’il ne consomme ou au contraire d’importer rapidement de l’électricité en cas de besoin. Malgré cette intégration, le marché européen n’est pas totalement unifié : il est organisé en zones de prix (« bidding zones »), définies en fonction des contraintes du réseau. La France, par exemple, constitue une seule zone de prix distincte de ses voisins. On dit que le marché européen de l’électricité est couplé : il coordonne les échanges entre pays et permet de faire circuler l’électricité, mais il n’efface pas totalement les limites physiques des interconnexions et les différences de mix électriques.
L’interconnexion constitue un avantage majeur pour l’Union européenne. Elle permet à chaque pays d’importer ponctuellement ce qui sécurise son approvisionnement, et inversement d’exporter son surplus, ce qui contribue à l’équilibre du système électrique européen. Selon l’Agence de coopération européenne des régulateurs (ACER)[1], cette intégration accrue des marchés aurait généré environ 34 milliards d’euros de bénéfices par an pour les consommateurs européens au cours de la dernière décennie. Ces échanges peuvent générer des revenus pour les producteurs (comme EDF en France, qui est généralement exportateur d’électricité), ainsi que pour les opérateurs de réseaux (tels que RTE en France). Ces revenus permettent d’investir dans les infrastructures, notamment le renforcement de leur réseau, sa modernisation et aussi le développement de capacités bas carbone.
En décembre 2025, la Commission européenne a proposé un train de mesures visant à moderniser et coordonner le développement des infrastructures énergétiques[2] à l’échelle européenne, notamment les réseaux électriques. L’objectif est d’adopter une vision réellement commune entre les États membres, afin d’améliorer la planification et l’interconnexion des réseaux. Ces mesures visent à faciliter la circulation de l’électricité entre les pays, à mieux intégrer les énergies propres dont les renouvelables, moins coûteuses, et à rendre possible l’électrification des usages en garantissant des réseaux capables de répondre à une demande croissante.
Un marché de l’électricité qui renforce la sécurité de l’approvisionnement
À partir de 2021, la sécurité de l’approvisionnement électrique en Europe a été fragilisée par une succession de chocs majeurs. En France, la découverte inattendue d’un phénomène de corrosion sous contrainte sur des tuyauteries essentielles de plusieurs réacteurs nucléaires (notamment à Civaux) a conduit EDF à arrêter préventivement une partie importante de son parc afin de procéder à des contrôles et réparations. En 2022, près de la moitié des réacteurs français ont ainsi été indisponibles, réduisant fortement la production.
Cette crise industrielle s’est produite dans un contexte déjà tendu : la reprise post-Covid a entraîné une hausse de la demande d’électricité, puis la guerre en Ukraine a provoqué une flambée du prix du gaz en Europe, aggravée par la réduction des livraisons russes. Or, le gaz joue souvent un rôle déterminant dans la formation des prix de gros de l’électricité, ce qui a entraîné une envolée historique des prix, dépassant parfois les 1 000 €/MWh à l’été 2022. Enfin, les canicules de 2022 ont accentué la pression sur le système électrique, en augmentant la consommation (climatisation) tout en réduisant certaines capacités de production, notamment l’hydroélectricité en raison de la sécheresse.
Dans ce contexte, le marché européen interconnecté a été indispensable : il a permis aux États membres d’importer temporairement de l’électricité, limitant ainsi les risques de pénurie et de coupures. En 2022, la France est devenue importatrice nette d’électricité pour la première fois depuis 1980. Au total, le solde importateur net sur l’année a atteint 16,7 TWh (un peu moins de 4 % de la consommation nationale), dont 60 % concentrés sur juillet-août-septembre (10 TWh)[3].
Face au risque de pénurie du gaz et à la flambée des prix, l’action rapide de l’Union européenne, avec son plan « RePowerEU » a permis de sécuriser l’approvisionnement énergétique du continent pendant cette période, en se coordonnant notamment sur[4] :
- Des obligations communes de stockage de gaz ;
- Un objectif commun de réduction de la demande gaz ;
- Une diversification de la fourniture de gaz et la sortie de la dépendance aux énergies fossiles russes ;
- Le renforcement de la solidarité pour les États les plus exposés aux ruptures d’approvisionnement ;
- Un mécanisme européen de plafonnement temporaire des prix du gaz, afin de réduire son impact sur le prix de l’électricité.
La réforme de 2024 : vers un marché de l’électricité plus protecteur et plus décarboné
La réforme du marché européen de l’électricité adoptée en 2024 vise à rendre les prix moins dépendants des fluctuations du marché de court terme et du prix du gaz, après la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine. Elle renforce d’abord la protection des consommateurs, en favorisant davantage de contrats à prix fixe.
Pour les entreprises fortement consommatrices d’électricité et les producteurs, la réforme encourage des contrats de long terme (comme les « PPA », power purchase agreements ou les contrats à termes sur les marchés de gros). Pour les producteurs soutenus par une aide d’état (renouvelable, nucléaire), la réforme impose des contrats d’écart compensatoire bidirectionnels (ou « CfD », contracts for difference) : le producteur vend sur le marché, mais ses revenus sont stabilisés par un prix garanti. Si le prix est supérieur au prix garanti, il reverse l’excédent à l’État, qui le redistribue aux consommateurs ; si le prix est inférieur au prix garanti, le producteur reçoit une compensation. Ce mécanisme permet aux producteurs de sécuriser leurs revenus tout en protégeant les consommateurs contre les variations extrêmes des prix. Enfin, les consommateurs vulnérables bénéficient d’une meilleure protection grâce à l’obligation de disposer de fournisseurs de dernier recourssuffisants, et à la possibilité pour les États de mieux encadrer les prix de détail pour les ménages et PME en période de tension.
La réforme améliore également l’objectif de décarbonation de la production d’électricité en renforçant le rôle des États membres dans la planification énergétique. Ceux-ci doivent évaluer les besoins de leur système électrique, fixer des objectifs de production non fossile et encourager le stockage d’énergie, afin d’intégrer davantage d’électricité renouvelable et de réduire la dépendance aux énergies fossiles. Plus l’Europe investit dans une production non fossile (renouvelables et nucléaire), plus les prix deviennent structurellement plus stables, car les énergies renouvelables ont des coûts de production faibles et prévisibles : ainsi, la réforme contribue à la résilience du système et à la stabilité structurelle des prix.
Par ailleurs, la révision de la Directive européenne sur les énergies renouvelables dans le cadre du paquet législatif « Ajustement à l’objectif 55 » (Fit for 55) vise à porter la part des énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie de l’UE à 42,5% d’ici à 2030, consolidant ainsi la trajectoire européenne vers la neutralité carbone.
Quel est finalement l’impact de tous ces éléments sur la facture d’électricité payée par le consommateur ?
La facture d’électricité payée par le consommateur européen inclut trois types de coûts : le coût de l’électricité, le coût de l’utilisation des réseaux et les taxes.
Cette facture est très différente d’un pays à l’autre de l’Union européenne car elle reflète des éléments qui sont spécifiques à chaque pays. Les évolutions des prix du marché de gros expliquées précédemment n’expliquent donc qu’une partie des évolutions du prix de l’électricité pour le consommateur français, ce dernier étant impacté par des choix politiques nationaux, notamment en matière de taxation.
En France, depuis l’ouverture à la concurrence du marché de l’électricité, le consommateur peut opter pour deux grands types de contrats : les tarifs réglementés de vente ou des offres de marché. Les éléments relatifs à la structure et aux évolutions du prix de l’électricité en France, ainsi que les principales causes de ces évolutions de prix sont disponibles sur le site de la Commission de Régulation de l’Energie (CRE). La CRE est chargée garantir le bon fonctionnement des marchés français de l'énergie au bénéfice du consommateur.
Plus d’informations
Débats sur l’énergie - Démêler le vrai du faux | CRE
[1] Cf. Final_Assessment_EU_Wholesale_Electricity_Market_Design.pdf (page 3)
[2] La Commission propose de moderniser les infrastructures énergétiques de l'UE afin de réduire les factures et de renforcer l'indépendance
[3] Bilan électrique 2022 rapport V4 (1).pdf, pages 55 et 56
[4] Comment l'UE a-t-elle réagi à la crise énergétique de 2022? - Consilium
Détails
- Date de publication
- 24 mars 2026
- Auteur
- Représentation en France

