La prétendue acquisition par Volodymyr Zelensky d’un hôtel de luxe à Courchevel pour un montant excédant 80 millions d’euros, la prime présumée de 100 euros accordée aux électeurs soutenant le parti d’Emmanuel Macron lors des élections législatives anticipées, le soi-disant déclin inexorable des démocraties occidentales : autant de fausses affirmations qui s’inscrivent dans des campagnes de manipulation de l’information et d’ingérence étrangère ayant ciblé la France au cours des dernières années. Depuis 2023, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) publie un rapport annuel afin de rendre compte et d’analyser publiquement les différentes campagnes de manipulation de l’information ciblant l’Union européenne et ses États membres. Le dernier rapport dresse l’état de la situation dans l’Union européenne et propose de nouveaux concepts et outils pour faire face aux ingérences étrangères dans l’écosystème informationnel.
En 2025, le Service européen pour l’action extérieur (SEAE) a détecté 540 incidents de manipulation et d’ingérences informationnelles étrangères affectant l’Europe (Union européenne et pays candidats). L’Ukraine, la France, la Moldavie et l'Allemagne (dans l’ordre) figurent parmi les cibles principales. Parmi les incidents identifiées, 29% sont liés à la Russie, et 6% à la Chine. Les 65% restants ne sont pas formellement attribués, mais présentent souvent des caractéristiques qui pourraient impliquer des infrastructures russes ou chinoises connues.
La Russie comme acteur persistant
En 2025, la Russie a continué ses opérations sur l’Europe avec différents objectifs : présenter l’Union européenne comme un adversaire et promouvoir un nouvel ordre mondial face à un “occident décadent”. L’écosystème russe s’appuie sur plusieurs infrastructures désormais appelées “systèmes de manipulation informationnelle” (IMS) et qui désignent un ensemble de comportements adverses provenant du même acteur de la menace. Les différents “systèmes de manipulation informationnelle” actifs, identifiés par le SEAE sur l’année écoulée sont les suivants :
- Doppelgänger : s’appuie sur l’usurpation de l’identité visuelle et éditoriale de médias légitimes (clonage de site d’information existants pour diffuser des contenus manipulés sous une apparence crédible).
- RRN/ Media Brands : s’appuie sur la création de fausses marques médiatiques se présentant comme des médias indépendants et ciblant l’Allemagne, la France, l'Italie, la Pologne, la Turquie, les Etats-Unis et le Moyen-Orient ;
- Overload / Matryoshka (non attribué formellement mais aligné sur la Russie) : s’appuie sur la production de contenus vidéos, amplifiés via un schéma en deux temps. Sur X et sur Bluesky, des comptes semeurs (seeders) publient des contenus comme des publications originales, puis des comptes amplificateurs les repartagent de manière coordonnée. Ce système centre ses opérations autour de quatre thèmes principaux : rhétorique anti-ukrainienne, interférence électorale, menaces sécuritaires et délégitimation des dirigeants.
- Storm-1516 : système le plus actif dans l’infiltration du débat public. Il combine des médias fictifs, des sites usurpant l’identité de vrais médias ou de plateformes gouvernementales, des influenceurs sous contrat et des comptes d’amplification. Dernièrement, en France, un faux site reprenant les codes graphiques et le nom du média France Soir et renvoyant à ses réseaux sociaux, a partagé des images d’un faux document censé prouver les relations entre Jeffrey Epstein et Emmanuel Macron.
- Portal Kombat : s’appuie sur une agrégation automatisée de contenus médiatiques republiant et redistribuant des articles issus de sources pro-Kremlin. En 2025, cet ensemble a fait évoluer sa stratégie en ciblant des communautés culturelles et régionales avec des narratifs concentrés sur l’autonomie, l’identité et le nationalisme. Par exemple, à la fin de l’année 2024 un nouveau nom de domaine basque.news-pravda.com a été créé.
Le manuel électoral russe : un mode opératoire identifié
Le rapport met en lumière un schéma d’interférence électoral répétitif, déployé sur différents processus électoraux en Allemagne, en Moldavie, en Pologne, en Roumanie, en République Tchèque et en Côte d’Ivoire.
- D’abord, le contrôle de l’espace informationnel plusieurs mois avant le scrutin en ciblant les dirigeants et candidats pro-Union européenne ;
- Ensuite, l’instrumentalisation des divisions internes en ciblant notamment les communautés locales et la classe gouvernante ;
- Enfin, la déstabilisation de l’élection en remettant en cause l’intégrité du processus électoral et le principe démocratique.
La Chine, comme acteur protéiforme
À la différence de la pratique de la déstabilisation par la Russie, la Chine vise principalement à façonner les perceptions à l’étranger sur le long terme. Les opérations FIMI (Foreign information manipulation and interference) relatives à la Chine et identifiées démontrent son effort de projection d’une image de puissance de paix, de partenaire diplomatique et commercial fiable en particulier auprès des pays du Sud Global. Le rapport du SEAE met en avant une technique pratiquée par la Chine dans le cadre de sa stratégie informationnelle : la suppression transnationale de l’information. Il s’agit de pressions ciblées pour pousser à l’autocensure des voix critiques (médias, chercheurs, société civile), y compris hors de ses frontières. Le principe n’est pas de censurer directement mais de faire en sorte que les critiques s’autocensurent.
L’année 2025 est celle du renforcement des opérations FIMI par la Chine grâce à l’intelligence artificielle (IA). Trois infrastructures complémentaires sont identifiées :
- Spamouflage consiste en la production de vidéos d’usurpation d’identité générées par l’intelligence artificielle pour discréditer les dissidents et les opposants ;
- Falsos Amigos est un réseau d’une douzaine de sites en apparence indépendants mais liés à des médias contrôlés par l’État. Il utilise l’IA pour masquer l’origine étatique des contenus derrière une façade journalistique crédible.
- Paperwall fonctionne comme une blanchisserie de l’information : des contenus étatiques transitent par un réseau de sites d’information inauthentiques exploité par des sociétés chinoises de relations publiques. En 2025, cette infrastructure s’est étendue vers l’Afrique et le Moyen-Orient en intégrant des contenus directement traduits de médias russes, signe d’une convergence entre les écosystèmes FIMI russe et chinois.
Le manuel de la dissuasion FIMI : de la défense à la dissuasion
L’apport majeur de ce nouveau rapport est la présentation d’un manuel de dissuasion (FIMI Deterrence Playbook) qui marque une nouvelle approche : l’Union européenne cherche désormais à rendre les opérations FIMI plus coûteuses, plus risquées et moins viables à long terme.
Pour ce faire, le manuel repose sur une logique de “kill chain” : les opérations FIMI sont analysées depuis leur planification et leur financement et jusqu’à la production et l’amplification des contenus. L'objectif est de rompre cette chaîne à chacun de ses maillons. Le SEAE propose donc de mobiliser différents instruments pour construire une nouvelle stratégie de dissuasion :
- Les sanctions européennes peuvent être appliquées lorsque des activités liées à la FIMI relèvent d’un régime de sanctions existant de l’UE (ingérence étrangère, activités de déstabilisation ou de violations des droits de l’Homme) et lorsque les acteurs peuvent être identifiés. Ces sanctions peuvent consister en un gel des avoirs, une interdiction de déplacement ou encore le refus de fournir des services financiers ou autres limitant les ressources des acteurs.
- Les mesures répressives et judiciaires peuvent être prises lorsqu'il est possible de rattacher des comportements liés à la FIMI à des infractions pénales ou administratives prévues par le droit européen et/ou le droit des États membres. Il peut s’agir de cas avérés de fraude, de financement illicite ou encore de cybercriminalité.
- La régulation numérique vise à remédier aux défaillances structurelles des plateformes qui peuvent permettre la diffusion de contenus illicites ou la matérialisation de risques systémiques. Les différentes obligations du Digital Services Act (DSA) notamment permettent de rendre l’écosystème FIMI plus instable, plus couteux et éphémère réduisant sa portée et perturbant ses opérations.
- Le renforcement de la résilience combine la mise en lumière publique, la communication stratégique, l’éducation aux médias et le renforcement des capacités. L'objectif est de délégitimer les acteurs de la menace, notamment en les exposant, pour créer une pression réputationnelle et augmenter les coûts opérationnels.
Pour aller plus loin
Détails
- Date de publication
- 3 juin 2026
- Auteur
- Représentation en France
